Afin de travailler plus longtemps en bonne santé

Le vieillissement de la main-d'œuvre figure parmi les grandes tendances qui vont teinter le domaine de la SST au cours des prochaines décennies. À cet égard, les chiffres ne mentent pas! En 1981, au Québec, le pourcentage des femmes âgées de 55 ans ou plus était de 19,2 % et celui des hommes de 15,6 %. Depuis, ce pourcentage a fait l'objet d'un bond important alors qu'il atteignait, en 2014, 33,1 % chez les femmes et 29,3 % chez les hommes. Et cette progression se poursuivra puisque dans ses perspectives démographiques l'Institut de la statistique du Québec (ISQ) prévoit qu'en 2031, 38,6 % des femmes et 35,6 % des hommes seront âgés de 55 ans ou plus. Cette tendance lourde est soutenue par une nouvelle projection de la structure par âge de la population québécoise que vient de publier l'ISQ : d'ici 2036, plus du quart (26 %) de la population aura 65 ans ou plus. Ces perspectives démographiques et la pénurie de main-d'œuvre réelle ou anticipée doivent être conjuguées avec la volonté exprimée par le gouvernement de repousser l'âge de la retraite.

Par ailleurs, si tout le monde sait que l'espérance de vie des gens a augmenté pour atteindre, en 2012, 80 ans pour les hommes et 84 ans pour les femmes, il est moins connu que l'espérance de vie en bonne santé (sans incapacité) elle, ne suit pas la même progression puisqu'on l'évalue toujours à 66 ans pour les hommes et à 68 ans pour les femmes, tendance largement semblable à celle que l'on retrouve dans la plupart des pays industrialisés. Or, plusieurs emplois manuels exigent des efforts importants, et pas seulement pour les travailleurs vieillissants. Il a été démontré (Remko et coll. 2012) que les capacités fonctionnelles des travailleurs en santé déclinent avec l'âge. À partir de 45 ans, les travailleurs voient décroître leurs capacités de maniement, la force de préhension de leurs doigts et de leurs mains, ainsi que leur coordination. Si l'âge de la retraite est repoussé, ces travailleurs âgés pourront plus difficilement demeurer actifs sans un réaménagement des tâches.

Pour certains types d'emploi, des solutions existent en aménageant le poste, les horaires et/ou l'organisation du travail dans la même entreprise et en mettant de l'avant les savoirs de prudence acquis par l'expérience; pour d'autres, la situation sera plus difficile et requerra sans doute une reconversion de la main-d'œuvre dans un autre emploi, dans un secteur d'activité connexe ou encore dans un autre secteur.  Il nous faudra donc trouver des solutions pour éviter que les travailleurs de demain, y compris les plus jeunes, ne se retrouvent dans les mêmes conditions de vulnérabilité que les travailleurs vieillissants d'aujourd'hui.

À cette complexité, s'en ajoutent d'autres. Par exemple, les hommes et les femmes se distribuent différemment selon la profession occupée et ne subissent pas le même genre de lésions. Toutes proportions gardées, les hommes sont victimes d'un plus grand nombre d'accidents de travail que les femmes. Par contre, les femmes mettent plus de temps à se rétablir et à retourner au travail, ce qui fait en sorte que leur durée moyenne d'indemnisation est supérieure à celle des hommes, et ce, peu importe la catégorie professionnelle. Si les hommes sont davantage frappés par la surdité professionnelle, chez les femmes ce sont les troubles musculosquelettiques qui prédominent. Cela nous indique l'importance que peut représenter la recherche selon le genre et le sexe des travailleurs en matière de SST pour mieux comprendre et prévenir la survenue des lésions professionnelles.

Sans contredit, le vieillissement de la main-d'œuvre constitue donc un défi important pour la société, mais aussi pour le monde de la recherche. Plusieurs études devront être réalisées pour mieux maîtriser les facteurs associés à la survenue des lésions et pour apporter des éléments de solution permettant de mieux les prévenir dans un contexte où la vie active sera prolongée, et ce, en ne perdant pas de vue que les jeunes travailleurs d'aujourd'hui seront les travailleurs vieillissants de demain.

 

Marie Larue