Pour une vision plus large

Traditionnellement, l'IRSST établissait ses priorités de recherche par le biais de consultations menées auprès de ses partenaires et en se basant sur les indicateurs de la CSST et des données provenant de Statistique Canada. Or, il y a quelques années, un comité d'évaluation externe appelé à jauger la façon dont l'IRSST répondait à sa mission estimait que nous ne pouvions réaliser un exercice de priorisation de cette importance en nous basant uniquement sur ce qu'il décrivait comme étant une « logique assurantielle ». Cette logique prend appui sur les indicateurs de fréquence et de gravité des lésions que l'IRSST élabore à l'aide des données de la CSST. Elle consiste, grosso modo, à déterminer quelles situations causent le plus grand nombre d'accidents ainsi que celles responsables des lésions les plus graves, afin de trouver les moyens de prévention adéquats pour réduire, voire éliminer le danger à la source. Cette logique ne repose que sur l'usage du rétroviseur puisqu'elle nous informe seulement sur la nature des accidents survenus il y a déjà quelques années, en raison de la maturité qu'exigent les données statistiques. Bien qu'il reconnaissait qu'il serait toujours utile et nécessaire d'avoir recours à des indicateurs de ce type, le  comité d'évaluation externe nous suggérait d'enrichir cet exercice en déployant un service de veille scientifique permettant d'anticiper les problématiques en émergence, ce qui fut fait en 2007, et par l'ajout d'indicateurs économiques.

La publication, en 2013, d'une étude sur les coûts globaux des lésions professionnelles au Québec - une première - découle justement des recommandations du comité d'évaluation externe. En calculant les coûts humains et financiers pour l'ensemble de la société, cette étude nous a fourni une vision différente de celle à laquelle nous étions habitués, c'est-à-dire une vision qui s'appuyait principalement sur les coûts directs et indirects assumés par les employeurs, puisque ce sont eux qui financent le régime d'assurance des accidents du travail. Or, les résultats de l'étude nous ont permis de mieux saisir l'importance de l'ensemble des coûts engendrés par les lésions professionnelles entre autres en mettant en lumière l'impact d'une incapacité sur la vie du travailleur accidenté et l'impact du décès d'un travailleur sur celle de sa famille. On pourra discuter les détails de l'étude, la justesse de telle estimation ou questionner certains aspects méthodologiques, mais il demeure une chose : ces indicateurs économiques jettent un éclairage nouveau et font ressortir des types de lésion de même que des industries pour lesquels les coûts sont plus élevés que le laissaient croire les données traditionnelles.

En soi, la logique assurantielle n'a rien de mauvais, loin de là, mais elle nous fournit une vision partielle de la réalité. Elle ne peut, à elle seule, servir de base à l'établissement des priorités de recherche. Le fait de pouvoir disposer, comme complément, d'indicateurs économiques qui tiennent compte, en plus de la facture assumée par les employeurs, des coûts sociaux transférés à la société et des coûts humains des lésions professionnelles, nous permet certainement de mieux saisir l'ampleur des besoins de recherche  et de déterminer des sujets d'étude qui, autrement, n'auraient peut-être pas fait l'objet de recherche ou n'auraient pas été étudiés avec autant de célérité puisqu'ils auraient sans doute été jugés pertinents, mais sûrement pas prioritaires.

Marie Larue

 

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